HISTORIQUE
Le dépôt et son élimination
Après la casse,
et depuis les débuts du champagne effervescent, le souci principal
des négociants est l'élimination du dépôt provenant
des levures qui s'engourdissent en cours de fermentation et forment une
lie composée de globules de ferment agglomérés par
les matières organiques végétales.
Au tout début du
XIXe siècle comme auparavant, et avec les difficultés que
l'on sait, on transvase le vin d'une bouteille dans une autre, le dépôt
restant dans la première. En 1821, Macculoch indique que cette
méthode est encore en usage pour le champagne de la meilleure qualité.
L'opération est coûteuse. André Jullien écrit
: On n'obtient le vin bien clair qu'en en laissant une certaine quantité
avec le dépôt. Ce résidu, qu'on nomme bas-vin, n'est
pas entièrement perdu mais sa valeur diminue de moitié;
souvent même il n'est employé que dans le vin que l'on donne
aux ouvriers.
Très vite on cherche
donc à s'affranchir du transvasement et on a l'idée d'éjecter
directement le dépôt après l'avoir fait descendre
par gravité vers la sortie, ce qui suppose que la bouteille soit
conservée le goulot en bas tant que l'opération n'est pas
terminée. Pour ce faire, on la fiche dans cette position dans le
trou d'un ratelier fixé au mur, si bien que le stade qui suit le
désentreillage s'appelle la mise sur pointe. Il correspond au processus
du glissement du dépôt vers le bouchon, et il est suivi du
dégorgement qui consiste à expulser le dépôt.
André Jullien décrit comme suit en 1813 l'ensemble des opérations
:
On tient la bouteille
par le col, d'abord dans une position horizontale; on la fait osciller
sur elle-même jusqu'à ce que le dépôt soit détaché
et rassemblé en une seule masse, au milieu de la cavité
inférieure; on continue le même mouvement en inclinant la
bouteille pour rapprocher le dépôt du col; ensuite on place
cette bouteille dans l'un des trous d'une planche percée, de manière
qu'elle conserve l'inclinaison qu'on lui a donnée en la faisant
osciller. On prend une seconde bouteille qu'on traite de la même
manière; chaque ouvrier continue ordinairement cette opération
sur cent bouteilles. Lorsque la planche est couverte, on reprend la première
bouteille, on la fait osciller de nouveau en l'inclinant davantage, et
on la remet sur la planche toujours dans la même inclinaison. Après
avoir fait osciller de même les autres bouteilles, on les reprend
une troisième, fois pour les agiter encore; mais à cette
dernière manipulation le dépôt doit être descendu
dans le col de la bouteille, qu'on place tout-à-fait renversée
sur la planche. On laisse reposer ainsi le vin pendant quelques jours,
jusqu'à ce que le dépôt soit bien réuni et,
fixé sur le bouchon; alors on débouche la bouteille sans
la retourner, et le vin qui s'élance aussitôt au-dehors chasse
devant lui le dépôt. On ne laisse sortir ainsi que le moins
possible de liqueur; on retourne la bouteille et on la bouche.
Le dépôt
repose en général sur le flanc de la bouteille en une pellicule
plus ou moins épaisse, plus ou moins adhérente. Au cours
de la prise de mousse, on a pris soin de changer les tas de place en agitant
violemment chaque bouteille pour en détacher le dépôt;
c'est ce que Robinet appelle retenir les vins et que l'on désigne
plus communément sous l'expression changement de tas. Pour ce faire,
on la prend par le goulot et on la secoue en lui faisant faire un mouvement
de balancier. Cette opération, appelée le coup de poignet,
a pour but de mûrir le dépôt, de le rendre moins adhérent,
elle remet les molécules du vin en contact avec toutes les molécules
du gaz. On profite du changement de tas pour nettoyer les emplacements
souillés par les bouteilles brisées et les couleuses.
Pour les dépôts
rebelles, Jullien invente des brosses mécaniques pour détacher
le dépôt qui se fixe dans les bouteilles de vin de champagne
mousseux, afin de pouvoir les dégorger ensuite. Mais avant cette
dernière opération, il colle le vin dans la bouteille, à
l'aide d'une poudre n° 3 et d'une pompe aérifère pour
coller les vins mousseux en bouteilles. Il arrive fréquemment que
le dépôt adhère fortement au flanc de la bouteille,
formant ce que l'on appelle un masque s'il s'est déposé
en une couche unie, ou une griffe s'il présente des palmures, des
replis divergeant de l'un des points du goulot. Lors des changements de
tas, pour éviter la formation des masques, le dépôt
doit se reformer toujours à la même place sur le verre; les
bouteilles sont donc remises dans la même position dans le nouveau
tas, l'ouvrier se guidant sur la marque blanche apposée à
l'entreillage. Pour démasquer, on frappe la bouteille à
coups de marteau, c'est ce que l'on appelle l'électrisage, ou bien
on pratique le tapotage, qui consiste à frapper vigoureusement
la bouteille sur une barre de bois, le bord d'un pupitre ou celui d'une
table. On emploie aussi des machines à démasquer, et des
machines à électriser dont un brevet est déposé
en 1867.
La méthode qui
consiste chaque fois que l'on veut faire avancer le dépôt
à enlever la bouteille du râtelier, à la remuer avec
le poignet et à la remettre sur pointe, est trop lente. Elle ne
correspond pas au souhait des négociants; ils ont besoin pour leur
commerce d'un procédé plus expéditif que l'on trouve
en 1818. Cette année-là, écrit Vizetelly, un homme
nommé Antoine de Müller, au service de Madame Clicquot, pensa
que la bouteille devrait rester sur la tablette pendant le remuage, et,
de plus, que les trous devraient être percés obliquement
afin que les bouteilles puissent être inclinées à
des angles variés. La tradition veut que Mme Clicquot se soit elle-même
penchée sur le problème, allant jusqu'à faire découper,
pour des essais, une table de son mobilier; selon Victor Fiévet,
elle aurait même été nuitamment dans ses caves s'attaquer
au dépôt pour vérifier les résultats de ce
nouveau procédé.
Trois Veuves hors du commun
Un trou oblique, s'il
est assez large, offre en effet davantage de possibilités que le
trou cylindrique des planches auxquelles on a vu Jullien faire allusion;
mais il semble que certains aient gardé pendant longtemps l'habitude
d'y ficher les bouteilles à une inclinaison fixe de 25 à
30°. Par le docteur Guyot, on sait cependant qu'en 1860 les trous
sont faits de telle sorte que les bouteilles peuvent y être placées
très obliques, puis plus verticales, puis tout-à-fait verticales.
C'est ainsi que l'on procède aujourd'hui, et c'est bien la meilleure
manière d'obtenir, un glissement progressif et complet du dépôt
sans avoir à craindre de le voir se disperser à nouveau
chaque fois que l'on remue la bouteille.
En 1860 encore, et toujours
d'après le docteur Guyot, les planches sont en chêne, disposées
en tablettes le long des murs des caves ou soutenues par quatre pieds.
Cavoleau avait déjà décrit en 1827 l'appareil de
mise sur pointe sous forme de grandes et fortes planches percées
de trois rangs de trous, où on place 3 ou 4 000 bouteilles à
la fois, ajoutant que les ouvriers sont assis sur une escabelle qu'ils
se promènent successivement sur tous les points de l'appareil.
Pour remuer les bouteilles, l'ouvrier prend appui du coude sur le genou.
Néanmoins, lorsque les étagères murales sont superposées,
il ne peut atteindre les bouteilles de l'étage supérieur
qu'en étant debout et peu à main.
Dans les années
1830, la fréquence du travail est assez faible, tous les deux ou
trois jours, la bouteille restant sur pointe pendant dix à quinze
jours. En 1889, par contre, le Syndicat du commerce, dans sa brochure
officielle, indique que les bouteilles sont remuées légèrement
en leur imprimant un déplacement circulaire par un mouvement sec
et précipité et précise qu'il en est ainsi chaque
jour pendant six semaines ou deux mois, le redressement de la bouteille
expliqué ci-dessus par Jullien étant effectué simultanément.
C'est ce qui se pratique aujourd'hui.
À la fin du siècle,
l'ouvrier qui exécute ce travail est connu sous le nom de remueur.
Il traite jusqu'à 20 à 25 000 bouteilles par jour. Il est
vrai que dans certaines caves l'opération est grandement facilitée
depuis le début des années 1840 par l'invention du pupitre
qui, pour le remuage des bouteilles, remplace peu à peu les planches
horizontales qui resteront cependant utilisées pendant longtemps.
A la maison Vve Clicquot-Ponsardin, écrit Bertall en 1878, on ne
met pas les bouteilles sur des pupitres, comme dans la plupart des établissements
de Reims, mais bien sur des tables horizontales pour ne pas négliger
les bouteilles placées en contre-bas. M. Werlé craint, en
effet, que le remuage des bouteilles ne soit pas aussi régulièrement
fait sur pupitre que sur table, mais avec des ouvriers expérimentés
et consciencieux, le résultat est en réalité meilleur.
Le pupitre est constitué par deux planches en bois, de forte épaisseur,
assemblées par des charnières et formant un angle aigu lorsque
les extrémités opposées reposent à terre.
Chacune des deux planches comporte dans le sens de la largeur dix rangées
de six trous. On peut donc mettre sur un pupitre 120 bouteilles et, s'il
est volumineux, il tient cependant moins de place que les planches horizontales.
De plus, il peut être plié lorsqu'il n'est pas en service.
Le remueur travaille debout et a ainsi accès à toutes les
rangées.
Mme Veuve Clicquot (1777-1866)
invente le remuage avant dégorgement
Après que tout
le dépôt a été rassemblé sur le bouchon,
les bouteilles sont retirées du pupitre. Elles sont mises en masse,
c'est-à-dire entreposées en gardant leur position de fin
de remuage, en tas de plusieurs rangées superposées, trois
à cinq généralement, le goulot d'une bouteille reposant
sur la concavité du fond de la bouteille inférieure. Elles
y restent jusqu'à la phase d'élimination du dépôt,
quelques semaines ou quelques mois, exceptionnellement une année
ou plus, tandis que le vin achève lentement sa maturation chimique.
Madame Veuve Clicquot, la grande dame du Champagne
On a vu, avec les explications
de Jullien, comment le dégorgement est pratiqué à
ses débuts. Pour faciliter l'opération on utilise un crochet
au moyen duquel on casse facilement le fil de fer et la ficelle; le bouchon,
qui ne tient jamais beaucoup, s'enlève de même avec ce crochet.
Le dégorgeur peut aussi se servir d'une pince
pour aider le bouchon à sortir ou, tout au moins, en contrôler
la course. Malgré l'augmentation de la pression interne, l'extraction
peut être difficile et, dans ce cas, on utilise la machine à
retirer les bouchons, sorte de puissant tire-bouchon à manivelle,
encore appelée machine à déboucher.
Voici comment, en 1874,
Maumené décrit le dégorgement : l'ouvrier prend la
bouteille, toujours sur pointe, et la renversant sur son avant-bras, il
en détache le fil de fer, et les ficelles, au moyen d'un crochet;
le bouchon commence à glisser, il le maintient avec l'index de
la main gauche, et s'en rend maître, au moyen de la pince à
dégorger, ou patte de homard, qu'il tient de la main droite. Il
fait sortir le bouchon en le tirant vivement et il le dirige vers le petit
tonneau incliné où s'élancent en mousse les 4 ou
5 centilitres de vin qui entraînent le dépôt. L'ouvrier
passe le doigt au milieu même de la mousse pour chasser les impuretés
qui auraient pu rester, en stimulant le mouvement du vin par quelques
légers coups de crochet, et tournant, sans cesse, la bouteille
entre ses mains. Maumené signale qu'il arrive, trop souvent, de
voir des bouteilles faire explosion dans les mains du dégorgeur,
et lui causer des blessures graves. Pour parer à ce danger, on
lui fait porter des manches en cuir et parfois un masque. Il faut ajouter
enfin que lorsque le dépôt vient de s'échapper avec
le bouchon, l'ouvrier, vivement, relève la bouteille afin d'empêcher
une trop grande déperdition du liquide précieux, le vin
éjecté, appelé vin de dégorgement, rentrant
dans la catégorie des bas-vins.
Malgré l'habileté
du dégorgeur, le niveau du champagne a baissé dans la bouteille
qu'il faut recompléter avec du champagne de même cuvée
provenant d'une autre bouteille. L'opération s'appelle le remplissage.
Elle est difficile et occasionne un déchet considérable
quand le vin est grand mousseux car la mousse qui se forme, à l'instant
où on débouche la bouteille, en remplit le vide, et rejette
en dehors la majeure partie du vin qu'on verse. C'est à ce stade
que l'on remplit les recouleuses pour lesquelles, bien entendu, la quantité
de vin à ajouter est beaucoup plus importante.
On cherche à faciliter
l'opération. Jullien invente un entonnoir aérifère
double, pour remplir les vins de Champagne grand mousseux, lorsqu'on les
a dégagés de leur dépôt par l'opération
nommée dégorgement, afin que le remplisseur et la bouteille
à remplir fassent échange de leur contenu sans communication
avec l'air extérieur. Maumené met au point un garde-mousse
ou aphrotèque pour vider sous pression la bouteille après
dégorgement, la remplir de gaz carbonique pur et tirer à
nouveau sur la liqueur préalablement introduite dans la bouteille.
Mais pas plus que les machines à remplir utilisées à
partir des années 1840 aucun de ces procédés n'apporte
la solution à un problème qui ne sera résolu d'une
manière satisfaisante qu'au XXe siècle.
En 1884, survient cependant
une importante amélioration avec le brevet pris par Armand Walfart
pour le dégorgement à la glace. Néanmoins le dégorgement
sans usage du bac à glace restera la règle jusqu'à
aujourd'hui pour les exploitations ne pouvant faire les frais de cet important
matériel et, par opposition au dégorgement à la glace,
on l'appelle dégorgement à la volée.
Le dégorgeur profite
de l'ouverture de la bouteille pour vérifier l'état du vin
en le flairant. En outre, en essuyant le col intérieur avec le
doigt pour éliminer toute trace de dépôt, il s'assure
qu'il n'y a pas de saillie qui, en occasionnant un bourrelet dans le liège,
fournirait une issue au gaz et produirait une recouleuse. Chaque bouteille
suspecte est éliminée et l'ouvrier, pour l'avoir signalée,
reçoit une prime qui, en 1913, sera de 50 centimes.
Les techniques étant
encore imparfaites, il arrive que la fermentation reprenne après
transvasement ou dégorgement, surtout au début du siècle
où le phénomène est fréquent, et considéré
presque comme normal. Une fois dans la cave du client, quelque limpide
que paraisse le vin, écrit André Jullien en 1813, il est
toujours chargé de particules imperceptibles qui tendent à
se précipiter. Et il conseille de ne plus déranger les bouteilles
une fois qu'elles sont entreposées car chacune de celles que l'on
déplace, ne fût-ce que pour la regarder, est sujette à
former, quelque temps après, un dépôt plus volumineux
que les bouteilles qu'on n'a pas dérangées, surtout aux
trois époques de la pousse de la vigne, de sa floraison et de la
maturité du raisin. C'est dire les efforts des producteurs pour
que le champagne soit au moins parfaitement limpide à la livraison.
Si l'expédition
tarde, écrit Cavoleau en 1827, il ne sortira point de la cave du
marchand sans avoir été une deuxième, fois, souvent
même une troisième, soumis au dégorgement et rebouché
à neuf, eût-il été travaillé dans les
quinze jours précédents. Il s'y reforme toujours un petit
dépôt. Il n'est point nécessaire de faire remarquer
combien ces manipulations sont coûteuses. Et si on en croit Kirwan,
on peut même procéder, et encore en 1864, au filtrage des
vins changés de bouteille. Il écrit en effet, dans Host
and guest, à propos du champagne qui redépose : C'est l'habitude,
dans les grandes caves de Champagne, de filtrer le vin dans des nouvelles
bouteilles.
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